Passages, Dani Karavan et Walter Benjamin

PASSAGES de Benjamin WALTER, photo Serge BRIEZ

Une porte entre le passé, le présent et l’avenir s’est ouverte devant moi : PASSAGES…

à Antonia Sala Marquez et Francisco Sala, exilés et héros  anonymes

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

Arriver dans un port avec THERA EXPLORER c’est arriver comme un explorateur qui découvre le monde avec un regard neuf. Cette fois nous ne sommes pas allés bien loin, 27 milles de Leucate à la frontière entre la Catalogne et la France. Là, juste sous le Cap Cerbères marquant la frontière est niché, presque caché le petit Port de Port Bou.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

Nous sommes ici pour une semaine de travail et de repos, et c’est l’occasion de découvrir un endroit unique où le temps semble s’être arrêté entre 1940 et 1960. L’horloge indique bien la date 18 juin 2015, mais tout ici propose un autre espace-temps. La tramontane depuis 3 jours envoie ses 30 noeuds de rafales bien denses et Thera Explorer roule vigoureusement sur ses pendilles, quel plaisir de voir au large l’écume des déferlantes cavaler vers le Cap Creus et se sentir bien chez soi seulement roulés par les vagues venant mourir sous la coque.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Port Bou en 1960, Office de tourisme de Port Bou

C’est un sentiment étrange qui m’habite à chaque fois que je débarque de notre vaisseau, j’appellerai cela la VACANCE, la disponibilité de l’âme, pour explorer un nouveau pays. Nous sommes encadrés de falaises rouillées, de roches métamorphiques délitées par les vents et la mer, des tons anthracites aux siennes brûlées jusqu’à l’orange vif et le rouge ardent, les roches prennent un habit rude et racontent l’histoire de notre terre, comme si en un instant toutes les couleurs du magma s’étaient figées en une palette de couleurs flamboyantes qui au cours des millénaires se sont oxydées, se sont mélangées ont fusionnées avec la nature aride. Les verts tendres de la garrigue viennent en opposition avec la rouille du rocher, des lames acérées stratifient la falaise.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

C’est là en levant le nez pour explorer la falaise que je l’ai découvert : deux feuilles parallèles d’acier rouge-oxyde enchâssées dans les plis de roches, dont les pointes viennent perforer le bleu outremer du ciel tempêtueux de midi.

Là, au pied de la falaise une plaque gravée dans l’acier :

Passeig
Dani Karavan
20e anniversari
Memorial Passatges
a Walter Benjamin
1994-2014
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

comme une épitaphe sans tombeau. L’appel est fort, énigmatique, rien n’indique où aller si ce n’est logiquement de rejoindre le haut de la falaise pour trouver la naissance de ces tôles oxydées plantées dans la falaise et le ciel.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

Il faut longer la falaise par la route en sinuant autour de la baies et qui conduit au front de mer; chercher la première rue à gauche entre les terrasses de restaurants, là un panneau indique «Passeig». Après une montée raide on débouche enfin au dessus de la mer, sur une placette belvédère qui s’ouvre sur un cimetière en terrasses. Là planté dans le bitume un triangle d’acier rouge-oxyde, indique le commencement du dispositif que j’ai découvert au bas de la falaise.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

Le PASSAGES est là devant moi, se découpant sur le bleu-vert turquoise de la mer. On se sent comme happé par ces angles précis affutés, une bande d’acier au sol délimite un chemin vers le PASSAGES, en s’engageant dessus tout à coup on sait que l’on est ailleurs, les quelques pas qui mènent à l’entrée sont comme une plongée vers le vide, et là tout à coup au bout d’un tunnel noir

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

les remous turquoise et argentés de la mer jaillissent dans un rectangle délimité par les deux feuilles d’acier. Un escalier plonge dans l’obscurité. Seuls les nez de marche éclairés d’un éclat par le soleil au zénith donnent la direction. Sous les pieds la chaleur des tôles contraste avec la froideur du couloir plongeant. Combien de marches ? Combien de temps ? On ne pense qu’à une chose atteindre la lumière des remous, et tout à coup le plafond s’efface et le bleu ultramarine du ciel couvre le couloir d’infini, de l’obscurité à la lumière. Cette initiation, cette contrainte provoquée par le dispositif oblige à regarder, écouter, sentir, tous les sens en action pour vivre un moment rare hors du temps, seulement soi avec soi, sans partage, sans paroles, sans pensées, sans rien d’autre que le poids du temps qui va et qui vient au rythme du ressac.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

Je me suis assis là et j’ai lu quelques phrases en plusieurs langues gravées dans le verre qui interface la vue turquoise.

«Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celle des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes.»

Benjamin Walter Gesammelle Schriften 1 p. 241.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

que penser en ce lieu d’honorer des anonymes, mon esprit est happé par le ressac et les vagues qui se croisent là entre terre et ciel. Je me laisse hypnotiser par le spectacle et les pensées dérivent dans un temps qui n’est pas le mien mais celui de mes parents.

photo extraite du livre Dani Karavan hommage à Benjamin Walter à Portbou, Editions Philipp Von Zaben, Mainz 1995
photo extraite du livre Dani Karavan hommage à Benjamin Walter à Portbou, Editions Philipp Von Zaben, Mainz 1995
photo extraite du livre Dani Karavan hommage à Benjamin Walter à Portbou, Editions Philipp Von Zaben, Mainz 1995
photo extraite du livre Dani Karavan hommage à Benjamin Walter à Portbou, Editions Philipp Von Zaben, Mainz 1995 graphisme Serge Briez

Ce Benjamin Walter est venu de bien loin pour achever ici sa vie, fuyant la France et l’Allemagne nazie en pleine fureur d’une guerre folle s’attaquant aux vies les plus fragiles, aux minorités, aux intellectuels et libres penseurs.

photo extraite du livre Dani Karavan hommage à Benjamin Walter à Portbou, Editions Philipp Von Zaben, Mainz 1995
photo extraite du livre Dani Karavan hommage à Benjamin Walter à Portbou, Editions Philipp Von Zaben, Mainz 1995

Benjamin Walter faisait partie de ces hommes libres qui n’étaient pas préparés à souffrir d’une telle folie. Une haine meurtrière et démoniaque a précipité l’Europe dans le gouffre de l’enfer. Il a fuit pour avoir pensé que la philosophie pouvait redonner du sens à tout cela, qu’un homme tout à coup pourrait regarder ce monde plongé dans la barbarie et changer les choses pour engendrer un monde d’amour et de tolérance par l’humanité de ses mots écrits sur une page. La création à ses utopies qui font avancer le monde mais tuent les artistes qui sont toujours en avance sur leur temps. J’ai toujours ressenti en moi des blessures profondes de cette guerre terrible, je devrai plutôt dire ces guerres terribles car ici en Catalogne la guerre civile venait de s’achever quand a commencé la 2ème guerre mondiale. Des flux d’exilés se sont pressés aux frontières de l’Espagne vers la France. 450 000 dit on, pour partir vers des contrées « plus clémentes » puis revenir ou fuir de nouveau pour vivre la misère d’une deuxième guerre mondiale.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

Flux et reflux, ressac, d’hommes, de femmes et d’enfants ne sachant plus où aller dans ce délire de violence et de persécutions. Benjamin Walter est arrivé là, en septembre 1940, depuis Bagnuls pensant pouvoir rejoindre un grand port d’Espagne et s’exiler vers les Etats-unis. Il fut arrêté par les autorités espagnoles et assigné à résidence dans l’attente de son expulsion vers la France où le pouvoir nazi le recherchait. Il décida le 26 septembre 1940 de poser définitivement sa valise à Port Bou, Sa tombe est là, à l’ombre du mur blanchit à la chaux du cimetière dans le carré juif.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

Je suis brassé par ce flux et reflux, mais apaisé par ces vagues successives qui viennent câliner les rochers rouillés de la grève, comme si chaque vague qui meure était dédiée a chaque exilé, chaque martyre, nettoyant, encore et encore, sans jamais s’arrêter le temps lui-même. Ne perdez jamais la mémoire, c’est ce que me dit ce PASSAGES,

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevrés

mais construisez sur les blessures du passé sans vous retourner en songeant avec amour à vos enfants, parents, amis, et chers êtres. Pensez à tous ceux qui nous ont conduit là dans cette Europe désormais libre qui a tant souffert et qui après avoir coupé ses mauvaises branches, pansé ses plaies, relevé ses ruines, reconstruit ses communauté, peut vivre dans l’harmonie des peuples et des cultures.

Je dis çà au moment où des milliers de réfugiés, victimes de la même barbarie se précipitent de l’Afrique vers les frontières de l’Europe pour demander secours.

Je dis çà alors que je sens bien que rien n’est résolu, et que l’équilibre est fragile.

Je dis çà tout en pensant que les hommes ont changé et que malgré tout rien ne sera plus comme avant.

Je dis çà tout en pensant que je ne n’y crois guère.

Je dis çà rempli d’espoir pour mes enfants, Petits enfants et ceux à venir…

Même si ma tristesse est profonde, je lave et purifie ma conscience engluée de souvenirs immondes ressurgit d’un passé si proche dans le ressac perpétuel de cet océan qui est à la source de ma vie.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés

Le PASSAGES est à vivre au moins une fois dans sa vie, non pas comme un pèlerinage mais comme une initiation à la Paix et à l’Humanité, à la VIE. Il y a d’autres PASSAGES sur terre et en soi.

Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits résevés
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photos Serge BRIEZ®capmediations 2015 tous droits réservés
Benjamin Walter et Dani Karavan sont des passeurs de temps, ma tendresse rejoint leurs âmes nobles qui nous ont tant donné.
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photo extraite du livre Dani Karavan hommage à Benjamin Walter à Portbou, Editions Philipp Von Zaben, Mainz 1995
Passages de Dani Karavan en hommage aux exilés et à Benjamin Walter, photo extraite du livre Dani Karavan hommage à Benjamin Walter à Portbou, Editions Philipp Von Zaben, Mainz 1995

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